Book review: Après la ville. Défis de l'urbanisation planétaire de Pierre Veltz (Éditions du Seuil, 2025)
Veltz, P. : Après la ville. Défis de l'urbanisation planétaire, Paris, Éditions du Seuil, 274 pp., ISBN 978-2-02-151261-8, EUR 22,50, 2025.
Dernier ouvrage du polyvalent Pierre Veltz, Après la ville : les défis de l'urbanisation planétaire offre un regard avisé et bien documenté sur les mutations profondes qui s'opèrent dans les villes et les espaces urbains du 21ème siècle. Ingénieur, économiste et sociologue, l'auteur énonce sa thèse centrale de l'urbanisation planétaire dès les premières pages de l'ouvrage : «L'Anthropocène est un urbanocène. […] La ville, dans le sens large que je lui donne ici – planète urbanisée et pôles métropolitains – n'est pas un décor, elle devient la substance même de notre monde» (p. 10). Dans ce contexte, la définition morphologique de la ville et son schéma radioconcentrique, qui ont façonné la grande majorité des études urbaines du 20ème siècle, sont dépassés. En effet, cette vision oppose la ville à la campagne, les espaces urbains aux espaces naturels et périphériques. Or, grâce à une mise en réseau et à des ramifications territoriales toujours plus denses entre les (grandes) villes, «l'‹urbain›» est en passe de conquérir la totalité des territoires» (p. 52). Dès lors, il n'y a plus d'espace extérieur permettant de définir la ville par opposition, celle-ci s'impose potentiellement partout.
L'apport majeur de l'ouvrage est qu'il appréhende les bouleversements engendrés par l'avènement de ce phénomène d'urbanisation planétaire à l'aide d'illustrations empiriques probantes et d'une approche résolument interdisciplinaire se nourrissant de perspectives géographiques, politiques, socio-économiques et écologiques. Les deux premiers chapitres assument un rôle de cadrage du propos. Dans le premier, l'auteur se focalise sur la croissance urbaine récente et extrêmement rapide des villes de Chine, du sud-est asiatique et d'Afrique. Il souligne notamment que cette vitesse effrénée empêche les pouvoirs publics de suivre le rythme sur le plan des infrastructures, générant ainsi un hiatus important avec les trajectoires de développement des villes occidentales. En sus de cette accélération, le second chapitre détaille trois autres phénomènes contemporains soutenant la thèse de l'urbain généralisé : (a) l'imbrication et l'hybridation physiques des espaces urbains et des espaces ruraux; (b) la convergence des modes de vie au sein de ces mêmes espaces, notamment au-travers des nouvelles technologies et du télétravail ; et enfin, (c) le fait que ces espaces ruraux sont désormais pleinement intégrés à des flux d'échange globalisés.
Au sein d'une première partie composée des chapitres 3 à 6, Veltz analyse les liens saillants, observables à l'échelle mondiale, entre urbanisation et croissance économique. Ces liens permettent à l'auteur d'invalider de manière convaincante la thèse de la démondialisation et du retour en force des États nations (voir Vuillemey, 2022 ; Delalande, 2023). Le chapitre 3 revient sur la fameuse économie d'archipel de Veltz (1996) et la fonction assurantielle des grandes métropoles. Au-delà de l'articulation logement-travail, le chapitre 4 argumente que cette fonction assurantielle inclut désormais les loisirs et le temps libre. Cette «ville néo-résidentielle» (p. 109) génère dès lors une «évolution en sablier» (p. 94), car elle concentre les populations les plus riches et les plus pauvres, tandis que les classes moyennes sont repoussées hors des centres urbains. Dans ce contexte, le chapitre 5 démontre que le modèle centre-périphérie n'est plus pertinent. En effet, les nouvelles technologies utilisables instantanément sur toute la planète et les faibles coûts de transport réduisent considérablement la dépendance des grandes villes à leurs périphéries de proximité. Ainsi, en reprenant la métaphore de François Ascher (1995), le chapitre 6 avance que nous vivons désormais dans une société hypertexte «où les échelles se télescopent en permanence» (p. 129). Amplifiée par l'informatique et le télétravail, cette société hypertexte repose sur un double processus de «mondialisation par le haut et par le bas» (p. 138) qui est bénéfique pour les grandes entreprises et les citoyen⋅nes les plus fortuné⋅es, mais qui engendre en parallèle «le développement d'un vaste prolétariat tertiaire nourrissant à distance les économies du centre» (p. 142). Dans ce contexte, les régions riches préfèrent combler leurs besoins en échangeant avec des régions pauvres lointaines, sises hors de leur cadre national, afin de pouvoir s'en départir le plus simplement possible si besoin.
Dans la seconde partie de l'ouvrage (chapitres 7 et 8), l'auteur analyse les implications et les défis écologiques engendrés par l'urbanisation planétaire en insistant sur deux problématiques-clés. D'une part, le métabolisme des grandes villes s'articule, aujourd'hui encore, autour de systèmes monopolistiques et linéaires de gestion des ressources hérités de l'ère industrielle qui gaspillent beaucoup et recyclent peu (ex. le tout à l'égout, l'agriculture intensive, la production électrique via des centrales à charbon). Cette dépendance aux infrastructures de réseau existantes complexifie fortement l'introduction de davantage de circularité dans l'économie et le traitement des déchets. D'autre part, l'auteur insiste sur le fait que les solutions et les obstacles à la transition écologique doivent être appréhendés en premier lieu dans leur dimension sociotechnique. Il écrit ainsi, «[L]a technique seule, qu'elle soit ‹high-tech› ou ‹low-tech›, n'apportera pas de solutions magiques» (p. 197).
Enfin, la dernière partie de l'ouvrage (chapitres 9 et 10) traite des inégalités sociales et socio-spatiales qui sont fortement amplifiées par l'urbanisation planétaire, mais qui demeurent souvent occultées par les problématiques écologiques. Le chapitre 9, particulièrement convaincant, permet de reconnecter le propos avec l'échelle locale, traditionnellement associée aux études urbaines. Il analyse comment l'urbanisation planétaire décuple les valeurs foncières et la ségrégation socio-spatiale dans les grands centres urbains, ainsi que dans certains lieux très prisés comme les stations touristiques des Alpes ou de la Côte d'Azur. Bien que le sol demeure une ressource non-extensible, cette économie premium de la rareté fondée sur une importante financiarisation du logement et des services urbains permet une augmentation sans fin des valeurs foncières, transformant ces lieux huppés en machines à amplifier les inégalités sociales. S'appuyant sur les exemples de Singapour, Amsterdam ou Rennes, l'auteur clôt donc ce chapitre en appelant les pouvoirs publics à renouer avec des initiatives de portage foncier permettant de préserver un droit au logement et une fabrique de la ville non-spéculative. La conclusion de l'ouvrage énonce neuf remarques de portée générale et revient sur cette nécessité de rééquilibrage. «Nous nous accommodons de la centrifugeuse sociale qui sépare de plus en plus les riches et les pauvres […]. Nous déployons des mesures de compensation, en ignorant l'éléphant qui est dans la pièce : le marché du sol, les rentes qu'il engendre, les inégalités qu'il exacerbe. […] Nous avons besoin d'un droit à la ville pour tous repensé autour d'une grande politique foncière et d'une grande politique du logement, notamment pour les jeunes» (p. 267).
Au final, l'ouvrage est précis quant aux causes et aux mécanismes engendrés par l'urbanisation planétaire. Sa perspective empirique multi-scalaire et véritablement planétaire, qui s'appuye tantôt sur les trajectoires des villes du Nord, tantôt sur celles des villes du Sud, ainsi que l'attention particulière qu'il porte aux inégalités socio-spatiales et aux dimensions sociotechniques sont à saluer. D'autant plus que l'auteur parvient à appréhender la complexité analytique inhérente à l'imbrication de ces multiples dimensions sans propos réducteurs. L'ouvrage apporte ainsi une contribution bienvenue aux débats académiques portant sur les transformations de la ville et de l'urbain dans le monde globalisé et ultra-connecté d'aujourd'hui. À ce titre, il intéressera l'ensemble des chercheur⋅ses et des étudiant⋅es en études urbaines, quelque soit leur formation disciplinaire.
En revanche, sur le plan théorique, Après la ville s'apparente davantage à un ouvrage grand public. De nombreuses références pertinentes sont mentionnées en note de bas de page tout au long de l'ouvrage, mais sans réelle volonté de poursuivre le travail de théorisation ancrée initié depuis les années 1990 autour de la globalisation et de la mise en réseau des villes (voir Sassen, 1991; Castells, 1996; Massey, 2007). Cette impression est renforcée par l'absence de bibliographie et d'index thématique en fin d'ouvrage. Dans l'introduction et le chapitre 2, l'auteur avance certes plusieurs pistes intéressantes en associant ses réflexions à celles d'autres auteurs ayant déjà théorisé l'une ou l'autre facette de ce phénomène d'urbanisation planétaire généralisée. Il mentionne notamment (a) des auteurs classiques, tels que Henri Lefebvre, Georg Simmel ou Louis Wirth ; (b) des géographes, comme David Harvey, Michel Lussault et Jacques Lévy ; ou encore (c) des sociologues de l'urbain dont François Ascher, Neil Brenner et Christian Schmid. Cependant, les réflexions présentées s'apparentent à des pièces d'un puzzle théorique que le lectorat se doit d'assembler par lui-même. Cette démarche comporte certes des vertus heuristiques pour les chercheurs et chercheuses bénéficiant d'une bonne connaissance préalable des auteurs et autrices mentionné⋅es. Néanmoins, dans une perspective épistémologique ou propédeutique, les enseignements théoriques de l'ouvrage demeurent limités. D'une part, l'auteur renonce à articuler un cadre théorique structurant en retraçant puis en confrontant différentes conceptions du phénomène d'urbanisation planétaire. Par exemple, les critiques formulées à l'encontre de la prétendue universalité de ce processus (voir Goonewardena, 2018; Ruddick et al., 2018) ne sont pas abordées. D'autre part, si l'ouvrage est convaincant sur le fait que nous sommes entrés dans une nouvelle ère où les espaces urbains ne sont plus délimités a priori, le propos demeure relativement général sur les solutions à adopter afin d'adapter et de réguler les différents processus politico-économiques et socio-spatiaux engendrés par l'urbanisation planétaire. En somme, si l'ouvrage s'avère concluant quant à la nécessité de penser Après la ville, les contours exacts de cette ère urbaine généralisée demeurent à préciser.